13. Erreurs des tableaux de recensement de la classe de 1864.
Comme il n'y avait pas un mois que j'étais à Mussy, je ne
connaissais pas les gens, et je priai le Maire de me fournir les renseignements
nécessaires pour la confection des tableaux de recensement de la
classe de 1864. M. Sabatin mit une grande négligence à me
les fournir. Le Sous-Préfet n'ayant pas reçu ces tableaux
deux jours avant le tirage, le menaça quelqu'un à ses frais
pour les avoir. Le Maire, alors, à qui j'avais en vain demandé
plusieurs fois les notes nécessaires, m'envoya la liste des jeunes
gens de la classe. Je me hâtai d'établir les tableaux, et M.
Sabatin envoya son domestique les porter au Sous-Préfet. Arriva le
jour du tirage. A l'appel des conscrits fait avant l'opération, il
y eut cinq qui ne répondirent pas, pour la raison qu'ils étaient
morts. Mais ce qu'il y eut de plus fort, c'est que parmi eux se trouvait
un fils de son fermier qui restai à côté de lui, qui
était mort tout jeune. On peut juger du désarroi des autorités
en présence d'un tel fait. Le Sous-Préfet se fâcha et
interpella le Maire. Celui-ci, pour se tirer d'embarras, jeta la faute sur
moi, et comme je ne pus me défendre, n'étant pas présent
à la séance, ce magistrat tint pour certain que j'étais
le vrai coupable. On raya les cinq défunts et on procéda au
tirage.
14. Le Préfet
me prive d'un trimestre de traitement de Secrétaire de Mairie.
Rentré à Charolles, le Sous-Préfet porta plainte
contre moi au Préfet et ce Magistrat prit un arrêté
par lequel, pour me punir des erreurs des tableaux de recensement, il
me priva d'un trimestre de traitement de secrétaire de mairie.
C'était un prélude des privations de traitement que notre
bonne République devait imposer plus tard aux curés et évêques
qui ne seraient pas à la dévotion de nos illustres Gouvernants.
15. Mon
voyage à Charolles pour me justifier. Ne pouvant supporter
une pareille injustice, je partis pour Charolles ; j'allai trouver l'inspecteur
et je lui fis part de l'intention que j'avais de demander une audience
au Sous-Préfet pour me justifier de l'accusation portée
contre moi par le Maire de Mussy et pour obtenir l'annulation de l'arrêté
du Préfet. M. Baudry eut la bonté de m'accompagner à
la Sous-Préfecture. J'exposai ma justification au Sous-Préfet
et lui demandai de revenir sur l'arrêté qu'il avait provoqué.
Il me fit de grand compliments sur mon zèle pour l'instruction
et sur la tenue de ma classe ; mais il me déclara nettement qu'il
lui était impossible de revenir sur l'arrêté. Je lui
en témoignai mes regrets, et après l'avoir salué,je
me retirai avec M. Baudry.
16. Ma lettre
à l'Empereur, pour demander justice. J'avais à peine
quitté la porte du cabinet du Sous-Préfet, que je dis à
M. Baudry : Ce n'est pas des compliments que je suis venu chercher ; c'est
du pain pour ma famille et pour moi ; et puisque M. le Sous-Préfet
veut m'en priver, je vais m'adresser à l'Empereur pour obtenir
justice ; car je ne dois pas être la victime de la coupable négligence
et de la bêtise du Maire de Mussy. Et arrivé à la
maison, j'écrivis à sa Majesté une lettre de justification
appuyée par le témoignage de plusieurs pères des
conscrits, déclarant qu'ils s'étaient présentés
chez le Maire pour lui fournir les renseignements pour la confection des
tableaux, et non à moi, comme secrétaire de la mairie. Et
je mis le paquet à la poste, plein de confiance en ma requête.
17. Mon
voyage à Chantemerle, pour le partage. Ne pouvant laisser ma
classe au mois d'octobre 1864 pour me rendre à l'invitation de
mon frère Alexandre au sujet du partage occasionné par la
mort de notre mère, je lui écrivis que j'irais à
Chantemerle aux vacances de Pâques. Je partis donc dans le courant
d'avril et arrivai sain et sauf à la maison après deux jours
de voyage.
18. Mes
pleurs et mes sanglots en apprenant les vices de la femme de mon frère
Alexandre. Le lendemain de mon arrivée, je fus tellement ému
par tout ce que j'appris sur la conduite de la femme de mon frère,
que je me rendis au fond de notre jardin pour donner libre cours à
mon chagrin et pour cacher mes larmes et mes sanglots. Ma cousine Marie
Blanchard vint m'y trouver, et voyant ma douleur : Oh ! Mais Baptiste,
me dit-elle, ne vous faites donc pas tant de chagrin. Ma chère
cousine, lui dis-je, quand je vois mon frère si bon, si gentil
si travailleur avoir une pareille femme, je ne puis m'empêcher de
reconnaître son malheur et de me faire du mauvais sang.
Dans la journée nous cherchâmes quelqu'un pour faire le partage
du mobilier : Lits, matelas, linge, instruments d'agriculture, vaisselle,
batterie de cuisine, etc. Personne ne voulut s'en charger, crainte de
désagréments. Nous convînmes alors de faire dans la
grange, cinq lots égaux en valeur autant que possible, et de les
tirer à la courte-paille ; la plus courte devant choisir la 1re
entre les cinq lots, et de même pour les autres pailles par rang
de longueur, jusqu'au dernier lot qui devait échoir à la
plus longue paille. C'était le meilleur moyen de couper court à
toute discussion et à toute réclamation ultérieure.
Le lendemain du tirage des lots, nous nous rendîmes à Briançon,
Justin, Alexandre et moi, pour la payement des droits de succession. De
retour à Chantemerle nous achevâmes de régler toutes
nos affaires. Je m'aperçus bien qu'il n'y avait à l'écurie,
ni cheval, ni vaches, ni chèvre, ni moutons ; mais je ne sais pour
quel motif je n'en parlai pas et ne fis aucune réclamation. J'avais
cependant droit à en avoir ma part, sinon en nature, du moins en
argent.
Cependant mon frère Alexandre me présenta un billet de mille
fr. que j'avais souscrit au moment de mon mariage, pour pareille somme
que m'avaient fournie mes parents en avancement d'hoirie (3). Tout-à-fait
ignorant dans les affaires, je n'avais pas compris que je devais, à
la mort de ma mère rapporter ces mille f à la masse de l'héritage.
Je fus tout surpris, et j'exposai à mon frère que j'avais
assez rendu de services et épargné des dépenses à
la maison, pour qu'on n'exigea pas le remboursement de cette somme. Je
lui rappelai que pendant les quatre années 1844, 45, 46 et 47,
j'avais épargné un domestique à notre mère,
et qu'à 200f par an pour son salaire et sa nourriture, cela faisait
800f ; que j'avais remboursé à notre père 500f qu'il
m'avait avancés pour payer mon remplaçant, bien que nos
frères Paulin et Justin n'eussent jamais rien remboursé
pour toutes les sommes dépensées par eux en voyages et en
dépenses ne leur ayant jamais servi à rien. Sur ces observations
que mon frère Alexandre trouva justes, il déchira mon billet,
pour qu'il n'en fût plus question.
Tout alors étant arrangé, je mis au roulage (4) ma
part du mobilier ; la madone en marbre qui venait de Gênes, le christ
en bois sculpté qui avait appartenu à mon oncle, au pied
duquel je l'avais vu souvent prier à Gap lorsque j'étais
avec lui, au pied duquel j'avais prié moi-même et m'étais
confessé à lui à l'âge de 6 et 7 ans, et autres
objets qu'il serait trop long de détailler. Et enfin je quittai
la maison, les larmes dans les yeux et le coeur attristé par la
pensée de la mort de mon père, de ma soeur Thérèse,
de mon oncle, qui, dans l'espace de 16 ans, avaient quitté pour
toujours cette maison à laquelle s'attachaient, à la fois,
tant de souvenirs de joie et de tristesse, et que je quittais moi-même
pour, peut-être ne plus la revoir.
(3) NDLR : acompte à valoir sur les biens compris dans une succession.
(4) préparer pour acheminer.
Sommaire
19. Voyage
de mon frère Alexandre à Mussy. Dans
le courant d'octobre 1865, j'entendis un soir frapper à notre porte
; comme il était nuit, je demandai Qui est là ? C'est le
montagnard, me fut-il répondu. Je reconnus la voix de mon frère
; je m'empressai d'ouvrir, et nous nous sautâmes au cou pour nous
embrasser. Il avait voulu me ménager une surprise et m'arrivait
subito, sans tambour ni trompette. Je fus très-sensible à
cette marque d'affection fraternelle et je lui témoignai le vif
plaisir que me procurait son aimable visite. Il passa quelques jours avec
nous ; me raconta une partie des ses misères, n'osant pas me les
faire connaître toutes, crainte de me faire de la peine. Il me dit
qu'il avait tout fermé avant de partir, ne laissant à sa
femme que la clef de la chambre ménagère, dans laquelle
il n'avait laissé que le nécessaire pour la nourriture de
la famille pendant son absence.
Pauvre frère ! Il était bien content de se trouver avec
moi. Mais par moments la tristesse assombrissait son visage et envahissait
son tendre coeur. C'est bien pénible, en effet, pour un mari d'être
obligé de prendre de pareilles précautions avec sa femme
; et probablement il songeait à cette dure nécessité.
20. Notre
visite à Joseph, à St. Genis-Laval au départ de mon
frère. Le jour du départ étant arrivé,
je voulus accompagner mon frère et nous procurer à tous
deux le plaisir de voir Joseph. Nous nous rendîmes donc ensemble
à St. Genis. Nous passâmes quelques heures avec lui. Il nous
fit visiter l'établissement, la chapelle, le jardin et l'enclos
; puis nous quittâmes Joseph pour revenir à Lyon. Là,
nous nous séparâmes : lui, pour retourner à Chantemerle
et moi, pour rentrer à Mussy. En abordant Joseph, et en le voyant
si calme, si réservé, mon frère se pencha vers moi
et me dit : Heureux père ! En effet, en ce moment. J'étais
vraiment très content de voir mon fils en si bonne voie. Son attitude
en cette visite, et surtout les nombreuses lettres qu'il m'avait déjà
écrites me faisaient voir en lui un enfant pieux et plein de bonne
volonté.
21. Lettre
du Préfet m'annonçant que justice m'est faite et réception
de ma mention spéciale du Ministre. On dit qu'un malheur n'arrive
jamais seul. Je transforme complètement le proverbe en disant :
Un bonheur n'arrive jamais seul. En effet, coup sur coup, je reçus
dans le courant d'août 1865, une lettre du Préfet m'annonçant
que je pouvais me présenter chez le percepteur pour toucher le
montant du trimestre de traitement de secrétaire de mairie dont
son arrêté m'avait privé ; et une spéciale
mention du ministère de l'instruction publique en récompense
de mon enseignement. La lettre du préfet était très
élogieuse et disait que j'avais rendu de nombreux services comme
secrétaire de mairie et que je pouvais encore en rendre.
Lorsque le fameux Sabatin reçut cette lettre qui me fut envoyé
par lui, il dut joliment faire la grimace, lui qui m'avait mis dans le
pétrin, pour ne pas y être mis lui-même.
22. Nos
visites entre Confrères. Malgré quelques escarmouches,
jamais peut-être, je ne menai une vie aussi heureuse qu'à
Mussy ; et cela à cause des visites que nous nous rendions entre
confrères. M. Quelin, à Chassigny, M. Verchère à
la Chapelle, M. Routhier, à St. Igny-de-vers, M. Thomas à
St. Racho, moi à Mussy, nous étions de vrais amis et avions
établi parmi nous, une espèce de société fraternelle
qui nous unissait par les plus doux liens. Nous avions convenu de nous
rendre visite chaque mois à tour de rôle. Donc, au jeudi
désigné, pour chacun, tous les confrères se trouvaient
réunis chez l'un d'eux. Et là, dans un dîner sobre
mais au-dessus de l'ordinaire cependant, on se livrait aux plus sincères
épanchements de l'amitié et aux plus agréables entretiens.
Chacun trouvait tant de plaisir à ces réunions, qu'on les
attendait impatiemment d'un mois à l'autre. Aussi un de mes grands
regrets en quittant Mussy, fut la perte de cette si charmante et si sympathique
société que je ne pus jamais retrouver ailleurs.
23. Rentrée
des classes et du cours d'adultes. Je n'ai rien à consigner
pour cette double rentrée, sinon qu'elle eut lieu à peu
près dans les mêmes conditions que les précédentes,
le 15 octobre 1865.
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